"-Voici mon secret. Il est très simple. On ne voit bien qu'avec le coeur; l'essentiel est invisible pour les yeux. Les Hommes ont oublié cette vérité (...). Mais tu ne dois pas oublier: tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé."

Antoine de St Exupery

Affichage des articles dont le libellé est réflexions. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est réflexions. Afficher tous les articles

lundi 11 mai 2015

Réflexion: A quel moment est-il préférable de codifier un exercice?

Une courte réflexion sur la place de l'ordre vocal dans le travail des chevaux...

Dans son livre "Motiver son cheval: clicker et récompenses", Hélène Roche préconise de codifier un exercice une fois que celui-ci est acquis. Autrement dit, on commence par apprendre l'ordre sur indication gestuelle + clicker et seulement une fois que ça commence à être maîtrisé, on codifie vocalement l'exercice.

Je me faisais la réflexion tout à l'heure qu'en procédant de la sorte, on ne mettait pas la voix dans la même case que les autres aides. Si on souhaite au contraire que la voix et la gestuelle soit soient intimement liées, il me semble plus opportun de commencer systématiquement par utiliser la voix avant de passer aux gestes pendant un apprentissage.

Si on prend par exemple les 4 phases de Parelli (toucher le poil / toucher la peau / toucher le muscle / toucher l'os), il y a une progressivité dans l'échelle des demandes qui fait qu'au fur et à mesure des essais, le cheval va répondre de plus en plus vite à la demande. Au début, il répondra peut-être à l'étape "toucher le muscle" puis à la fin, il répondra à une gestuelle à distance.
Si on rajoutait la voix comme nouvelle première phase, finirait-on par avoir un cheval qui répond simplement à la voix sans avoir besoin d'indication gestuelle?

Je pense que c'est possible mais je vois deux freins à cette idée:
- La voix n'est pas le moyen de communication principal des chevaux entre eux. Ils l'utilisent principalement pour s'appeler à distance. Lorsqu'ils sont à proximité les uns des autres, ils utilisent essentiellement la gestuelle.
- Le cheval est très sensible à l'intonation de la voix et il nous est difficile d'avoir exactement la même intonation "à vie" et dans toutes les situations. Raison pour laquelle VSV préconise d'utiliser un ton neutre lorsque l'on veut donner un ordre vocal.

Finalement, la gestuelle restant tout de même l'aide qu'il est possible de rendre la plus discrète possible et la plus compréhensible pour le cheval, on pourrait peut-être définir l'échelle de progressivité suivante (de l'indication la plus "méchante" à l'indication la plus "sympa"):
- toucher l'os
- toucher le muscle
- toucher la peau
- toucher le poil
- geste franc à distance
- voix
- geste plus discret à distance
- regard?

A pied, cela nous permettrait d'être les plus fins et discrets possibles. A cheval, la voix peut efficacement prendre le relais étant donné que la vision du cheval par rapport à nos gestes est plus restreinte.

Dans cette optique, on peut donc codifier dès le commencement de l'apprentissage d'un nouvel exercice, la voix constituant ainsi un premier niveau de sollicitation (avant d'aller "toucher le poil").

dimanche 26 avril 2015

Le cheval en box: mon avis sur la question

Ca fait un petit moment que j'ai envie d'écrire cet article sans réussir à rassembler suffisamment mes pensées pour y parvenir (c'est dire si le sujet est "sensible" pour moi).

Cette question fait partie de celles qui aboutissent généralement sur une discussion houleuse entre les "pros" et les "antis" (au même titre que le pied nu/ferré, couvrir ou pas et autre tondre ou pas tondre). C'est le genre de "débat" (qui pour moi n'en sont pas vraiment étant donné que la plupart du temps chacun campe farouchement sur sa position ce qui rend la discussion totalement stérile) qui pullule sur les forums et les groupes de discussion équestres.

Bien évidemment, chacun est libre d'adhérer à un point de vue plutôt qu'un autre et loin de moi l'idée de convertir les hérétiques qui auraient le malheur de penser d'une manière différente. Finalement, nous ne sommes pas dans la tête de Perceval donc difficile pour nous de savoir avec précision ce qu'il aime ou pas. Néanmoins, je reste intimement convaincue que le box est une aberration pour nos chevaux car complètement contre nature.
Et si pendant des années, le bien-être équin a été un peu laissé de côté par nos amis en blouses blanches, la tendance commence à s'inverser puisque de plus en plus d'études et de recherches sont menées sur le sujet.

Commençons déjà par la source accessible à tous, je veux parler bien entendu de nos Haras Nationaux qui ont même rédigé, sur leur site, un article intitulé Logement du cheval et bien-être. Au paragraphe consacré au box, on peut lire: "Le cheval est le plus souvent logé en box individuel par mesure de commodité: la ration est individualisée, la manipulation du cheval est plus facile et plus sécurisée, le cheval reste plus propre que lorsqu'il est maintenu à l'extérieur." Bref, on nous parle de plus de "commodité" mais commodité pour qui? Pas pour le cheval, ça c'est sûr.
D'ailleurs, quelques lignes plus loin, on lit: "(...) les études ont montré que le fait de maintenir les chevaux en groupe (...) permet de limiter les comportements agressifs envers l'Homme et le développement de comportements aberrants (stéréotypies), signes de mal être." Cela voudrait dire qu'a contrario, la vie au box encouragerait les comportements agressifs et les tics et donc par extension constituerait donc un responsable du mal-être du cheval.

Si l'on s'en tient à ce que nous dit l'INRA et le Farm Animal Welfare Council, le bien-être du cheval dépend (entre autre) de la possibilité que nous lui offrons d'exprimer les comportements normaux de son espèce. Le box étant facteur de comportements agressifs et aberrants, on peut donc en déduire que c'est loin d'être un mode d'hébergement qui répond au besoin exprimé quelques lignes plus haut. 

Voila déjà de quoi faire réfléchir les propriétaires dont le cheval passe 22 à 23h dans le "confort" de son box. Gardons bien à l'esprit qu'un cheval dans la nature se déplace en permanence et ne vit pas dans un nid; il n'établit pas sa résidence dans un lieu précis qu'il aménage, il se couche dans un endroit confortable et plus ou moins sécurisé à l'endroit même où il se trouve au moment où il a besoin de se reposer. Observez vos chevaux au pré, vous verrez que même dans des groupes très restreints (2 ou 3 chevaux), l'organisation est bien rodée: un ou deux chevaux se reposent pendant que les autres surveillent les alentours. Quand je prends 5 minutes pour observer mes chevaux en train de faire la sieste, je dois toujours les chercher du regard, ils ne sont jamais au même endroit.

On peut déjà limiter la casse en proposant un hébergement box/paddock à son cheval. Le degré de "limitation de la casse" dépendra de la taille du paddock, du temps passé dedans, de la qualité du paddock (herbe ou terre? vallonné ou tout plat?), du fait que ce temps soit partagé avec des copains ou pas. 
Certains pays sont en avance sur notre belle France puisqu'ils ont légiféré sur ce point et exigent que la taille du box soit proportionnelle à la hauteur au garrot du cheval (Suède) ou que les chevaux soient sortis minimum 2h par jour (TOUS les jours) en paddock ou au pré (Suisse).

L'un des gros dangers du box, c'est qu'il limite vraiment beaucoup les contacts avec les congénères. C'est la même chose pour le paddock individuel. Même si le cheval a des copains en visuel, ça n'a rien à voir avec le fait de partager son espace avec un autre cheval. Ceux qui prétendent le contraire n'ont jamais pu observer vraiment des chevaux vivants en groupes. Vous seriez étonnés du nombre d'interactions qu'ils ont au quotidien. En fait, c'est même quasiment en permanence. Ils communiquent par le regard, l'attitude, la gestuelle, la voix, le toucher (ils se sentent, se gratouillent, se bousculent, se chassent...)... Alors certes, il y a des bagarres, des morsures, des coups. Parfois ça saigne un peu et notre brave cheval a l'air tout miteux. Mais je sais par expérience que ça ne dure jamais longtemps. Une fois le fonctionnement du groupe établi, ça bouge peu et les bastons sont très très rares. 
Je me rappelle d'une jument PS qu'on avait dans mon club et qui était réputée pour être une vraie morue avec les autres. Lassé de s'entendre reprocher le mauvais caractère de sa jument, son propriétaire l'avait parquée au box et la sortait en paddock individuel. La jument en est devenue tellement insupportable qu'elle arrivait à peine à tolérer la présence d'autres chevaux dans la carrière quand elle travaillait. Un jour, elle a déclenché une boiterie (dont on n'a jamais trouvé l'origine soit dit en passant) et le véto a préconisé le mouvement. Nous avons été obligés de la mettre au pré avec 3 autres chevaux. Ca a bastonné 48h et après... plus rien! Une jument adorable, oreilles en avant, qui venait nous voir à l'entrée du pré. Au bout de quelques semaines, on l'a même surprise à jouer avec les autres.

Les sortir en paddock en sable ou en terre, c'est pas terrible non plus cela dit en passant. De même pour les petits paddocks (genre 1000m2). A moins qu'ils n'aient une quantité de foin suffisante pour s'occuper tout le temps où ils y sont. 
Le cheval n'est pas pourvu d'une vésicule biliaire comme nous pouvons avoir. Le rôle de la vésicule est de stocker la bile. Pour resituer la chose, la bile c'est ce truc horriblement acide qui te brûle la gorge et l'estomac quand tu dégueules tes tripes, que ton estomac est tout vide mais que tu vomis encore malgré tout. C'est vraiment pas un truc agréable quoi.
La vésicule permet de stocker la bile pour la délivrer uniquement quand il y en a besoin donc quand il y a quelque chose dans l'estomac.
Chez le cheval (qui n'a pas de vésicule donc), la digestion se fait en continu. Quand il n'y a plus rien dans l'estomac, le processus de digestion se fait encore ce qui fait qu'il peut très vite y avoir un fort taux d'acidité dans l'estomac. Et trop d'acidité dans l'estomac c'est à court terme du mal-être, à moyen terme des ulcères et à long terme du stress. Il me semble (mais impossible de retrouver l'étude) qu'au bout de 2h sans avoir grignoter, le niveau d'acidité de l'estomac du cheval est déjà à un niveau critique.
Sans anthropomorphisme aucun, imaginez-vous être dehors à profiter de votre jardin mais avec d'horribles aigreurs et douleurs à l'estomac. Vous arriveriez à profiter du temps passé dehors? J'imagine que pour le cheval dans un paddock en sable sans foin c'est pareil...

Il serait bien présomptueux que de prétendre savoir exactement ce dont a besoin un cheval. Cependant, la vie au box ne semble vraiment pas répondre à ses besoins de base: il limite les déplacements et les interactions sociales. Le paddock est à double tranchant: assez vaste, avec une nourriture adaptée (herbe ou foin) et partagé avec des copains, il peut être un bon moyen de palier aux déficiences du box (à condition qu'on laisse les chevaux y passer suffisamment de temps). Mais s'il n'est pas adapté, il ne constituera jamais plus que le prolongement du box.

lundi 23 février 2015

Le mythe du cheval jaloux

Je vois souvent sur les forums ou sur les réseaux sociaux (ouais Facebook quoi...) des questions (dans le meilleurs des cas) ou affirmations (ça c'est dans le pire des cas) concernant la jalousie chez les chevaux: jalousie d'un cheval qui repousse ses copains de pré lorsque Dieu (pardon... l'humain) vient rendre une petite visite, possessivité (ouuuuuuh le vilain cheval qui veut pas qu'un "copain" s'approche de SON humain - moi j'ai toujours dit qu'en matière de bouffe, c'est chacun pour sa gu**le...), mais aussi des trucs à base de "mon chwal et moi on a trop de compliciteeeey, il aime que moi"... 

Bref, il y a là dedans un sacré embrouillamini (j'ai découvert ce mot à 10 ans et j'ai toujours rêver de le replacer dans une phrase sans jamais y parvenir... ça y'est je peux mourir tranquille) qu'on va tenter de démêler ensemble... Pour ça, je vais essayer de faire structuré en reprenant un par un les concepts qui permettent de comprendre.


1) Comment s'organise la hiérarchie chez les chevaux?
Contrairement à une idée assez fréquemment véhiculée (on a d'ailleurs longtemps cru ça avant que des travaux soient réalisés et démontrent le contraire), il n'existe pas chez les chevaux de hiérarchie de type pyramidale.
Structure hiérarchique type pyramidale ou linéaire
Dans une hiérarchie pyramidale, un individu A (le patron en quelque sorte) est dominant sur les individus B et C (les cadres) eux mêmes dominants sur les individus D E F et G (les sous-mer... employés, pardon). Dans ce type de hiérarchie linéaire, l'individu A est automatiquement dominant sur les individus D E F et G. T'as bien compris? Bon ba oublie parce que chez les chevaux c'est pas ça... 

Les chevaux sont des êtres très très sociaux. Il interagissent en permanence les uns avec les autres par différents moyens. La structure hiérarchique du groupe est une hiérarchie en réseau. Les recherches ont révélé un concept clé: il n'y a pas UNE hiérarchie mais DES situations de dominance. Pourquoi c'est une idée primordiale a bien intégrer pour comprendre comment fonctionne le groupe? Car ça signifie que la hiérarchie peut évoluer en fonction des situations et qu'elle ne s'étudie pas en prenant le groupe dans son ensemble avec un individu qui serait le chef (ce qu'on appellerait l'étalon Alpha). 


Autrement dit, on n'étudie pas une hiérarchie de groupe (ça n'existe pas) mais:
- une situation de dominance 
- dans un contexte précis 
- et uniquement entre deux individus.

Je te donne un exemple, ça parle mieux...
Contexte: Tornado chasse Blondie au moment de la distribution du foin.
Individus: Tornado (individu A) et Blondie (individu B)
Situation de dominance: Individu A dominant sur individu B
Voila comment j'analyse cette situation: Lors de la distribution de foin, l'individu A est dominant sur l'individu B.

Deuxième exemple:
Contexte: Tornado chasse Blondie et Mistral au moment de la distribution du foin.
Individus: Tornado (individu A), Blondie (individu B) et Mistral (individu C)
Situation de dominance: Individu A dominant sur individu B. Individu A dominant sur individu C.
Analyse: Lors de la distribution de foin, l'individu A est dominant sur les individus B et C.

Troisième exemple:
Contexte: Tornado chasse Blondie lors de la distribution du foin. Blondie se rabat sur un autre tas de foin et chasse Mistral qui s'approche. Mistral se dirige vers le premier tas de foin et chasse Tornado pour lui piquer sa bouffe.
Individus: Tornado (individu A), Blondie (individu B) et Mistral (individu C)
Situation de dominance: Individu A dominant sur individu B. Individu B dominant sur individu C. Individu C dominant sur individu A.
Analyse: Lors de la distribution de foin, l'individu A est dominant sur l'individu B qui est lui même dominant sur l'individu C. L'individu C est dominant sur l'individu A.

Et tout en sachant que ces situations de dominance peuvent être totalement différentes pour d'autres activités (se rendre au point d'eau, accéder à l'abri...). Il y a autant de situations de dominance qu'il y a d'opportunités.

Une petite précision cependant: à l'état sauvage, quand un groupe ne subit pas de modifications au niveau des individus, les relations de dominance établies changent très peu.

2) C'est quoi une opportunité?
Une opportunité au sens du cheval (comme au nôtre) c'est quand un truc lui apparaît vachement bien et qu'il aimerait vraiment en profiter. Il y a des opportunités qui sont les mêmes pour tous les chevaux ou presque; ce sont généralement celles qui correspondent aux besoins vitaux: manger, boire, se protéger (=accéder à l'abri). 

Il y a également une notion de rareté qui va avec celle d'opportunité. Ce qui n'est pas rare (donc précieux) pourra ne pas constituer une opportunité. Par exemple, lorsque les chevaux disposent d'un abri un peu trop petit et qu'il fait un soleil de plomb, l'abri va apparaitre comme une vraie opportunité. Par contre, s'ils n'ont pas d'abri mais de grands arbres qui procurent une zone d'ombre bien supérieure à celle dont ils ont besoin, alors cette zone d'ombre constituera une opportunité moins précieuse. Il y aura toujours situation de dominance (car elle existe dans toutes les situations) mais elle sera moins visible que lorsqu'on se trouve en présence d'une opportunité très recherchée. Plus l'opportunité sera rare, plus elle sera précieuse et plus la situation de dominance sera visible et observable.

Ce qui constitue une vraie bonne opportunité peut aussi varier selon le contexte... Un cheval qui vit au pré en permanence ne verra pas forcément un changement de parcelle comme une super opportunité de la mort qui tue. Ce sera bien différent pour le cheval qu'on met au pré alors qu'il vit 20H/24 au box.

3) Un cheval peut-il être jaloux? 
Au vu des connaissances actuelles, on ne peut pas affirmer que la jalousie existe chez le cheval (chez les animaux de manière générale). La jalousie suppose une notion de possessivité (désolée mesdames). On est jaloux parce que l'autre semble nous échapper et il semble nous échapper parce qu'on a "l'impression" qu'il nous appartient, que nous le possédons. L'autre... C'est la notion clé. Pour être jaloux, il faut déjà avoir conscience que l'autre existe donc avoir conscience de notre propre conscience (le fameux "Je pense donc je suis" de Descartes) et être en mesure de ramener l'autre au rang d'objet que l'on peut contrôler.  

Or les animaux n'ont pas conscience d'avoir une conscience. Ils ne s'auto-identifient pas comme individus dotés d'une conscience et donc d'une pensée (on le voit par exemple au cheval qui a peur de son propre reflet dans le miroir parce qu'il n'est pas en mesure de comprendre que ce reflet... c'est lui-même). Les animaux n'ont pas conscience d'être tout simplement. Donc ils n'ont pas non plus conscience que "l'Autre" existe. Et s'ils n'ont pas conscience que l'Autre existe alors ils ne peuvent pas avoir idée de mettre en oeuvre des tactiques destinées à le contrôler. 

Donc au sens purement psychologique et philosophique du terme, non un cheval ne peut pas être jaloux.

4) Alors pourquoi que mon canasson il est jaloux quand je m'occupe d'un autre?
Nous autres, humains, nous interprétons le comportement du cheval qui empêche un congénère de s'approcher de nous comme étant de la jalousie. Mais ce n'est pas du tout le cas.

Le cheval nous perçoit simplement comme étant une bonne opportunité (parce qu'on distribue papouilles et friandises) et veut donc se garder cette bonne opportunité pour lui. Il va donc repousser les individus qui tentent de lui voler cette opportunité.

Là aussi, ce n'est pas parce que le cheval vire "tous" les autres chevaux et "tous" les autres humains qui s'approcheraient de nous que ça fait de lui un dominant qui aurait l'ascendance sur TOUS les autres individus. Encore une fois, la notion de dominance ne s'étudie qu'entre deux individus à un instant T. Même si jusqu'alors dans ce contexte bien précis mon cheval a été dominant sur chacun des autres individus, ça ne veut pas dire qu'il le sera automatiquement sur l'ensemble des individus qui s'approchera de moi. Il se peut très bien qu'un jour un individu humain ou équin s'approche de moi et que dans CE contexte précis, avec ces individus précis et à cet instant précis, mon cher cheval se retrouve... dominé par l'autre individu.

5) Alors mon gentil chwal est en fait un gros ingrat opportuniste. Mon monde s'effondre...
Oui et non. Oui ton mignon Perceval est un opportuniste de première. Mais ça ne veut pas dire que c'est juste une vieille carne sans coeur (quoi que...). Il existe chez les chevaux une notion d'amitié. Deux chevaux "copains" vont avoir tendance à brouter épaule contre épaule ou à s'offrir des temps de grooming (=des gratouilles mutuelles). Des travaux d'éthologues tendent à montrer qu'un cheval reconnait et différencie extrêmement bien chaque individu (humain, équin ou même d'une autre espèce animale comme les chèvres, les chiens...). A partir de là, il est capable d'avoir une "préférence" pour un individu plutôt qu'un autre en ce qui concerne les moments "plaisir" comme le fameux grooming. 
Ca ne veut pas dire qu'il n'y a pas de situation de dominance entre ces deux individus pour chacune des situations de la vie courante et le gentil Mistral peut très bien virer très franchement le gros Poly au moment de la distribution du foin alors qu'ils se gratouillaient mutuellement 5 minutes avant.
Et puis dans le quart d'heure qui suit, on les verra peut-être brouter ensemble l'air de rien...

Il est donc tout à fait possible, en théorie (pour ma part, je pense qu'il est impossible de devenir pote avec son cheval au sens équin du terme "amitié" et que ce n'est de toute façon pas une bonne chose pour plein de raisons que j'exposerai peut-être un jour, mais soit passons...), d'établir une relation d'amitié avec son cheval (même si les études faites à ce sujet tendent à prouver que c'est difficile, le cheval ne perçoit pas un humain comme étant un autre cheval) mais cela passera plutôt par des moments de grooming que par la distribution de carottes par exemple. Un bisou, une léchouille de la part d'un cheval ne démontre pas du tout une preuve d'amitié (les chevaux entre eux ne se lèchent pas). Pas plus que le cheval qui sort spontanément du groupe pour venir voir son humain (il cherche simplement l'opportunité). Pas plus encore que le cheval qui va se coucher au sol sur demande ou sauter des obstacles (il cherche l'opportunité aussi: la récompense/friandise/félicitation/tranquillité).

Attention à ne pas confondre différentes notions assez proches:
- dominant: c'est celui qui est prioritaire pour l'accès aux biens
- chef: c'est celui qui dirige les activités des autres
- leader: c'est celui que les autres imitent parce que ses comportements sont pertinents

Il semble que le rôle de chef n'existe pas chez les chevaux (Conférence de JC Barrey à Dijon en 2004). Le cheval est un être naturellement égocentrique; il est motivé uniquement par ses propres "envies". Si les autres le suivent, c'est par imitation ou opportunisme, c'est tout.

Les statuts de leader et de dominant ne se retrouvent que rarement chez le même cheval. Le leader est rarement dominant, au contraire: il trouve les ressources ou les opportunités et se fait souvent repousser par un dominant qui profite de ce qui a été trouvé. 

Je n'ai pas cité ici mes références bibliographiques et c'est un tord mais j'avoue que je ne les retrouve pas. J'invite néanmoins ceux que ça intéresse à se tourner vers les travaux de JC Barrey qui a fait pas mal de recherches super intéressantes en éthologie équine, éthologie humaine et éthologie générale. Certaines choses sont peut-être un peu dépassées (l'essentiel de ses recherches commence à dater un peu: 1972-2011) mais certaines choses, notamment dans ses travaux plus récents, sont toujours d'actualité.
Pour vérifier que je ne raconte pas que des bêtises, voici le lien du site de Sara Picaud, que j'ai trouvé un peu par hasard en fouillant sur le net et qui reprend dans les grandes lignes certaines idées que j'ai pu évoquer dans ce (long) article. 
Il y a également le livre de l'excellente et très sympathique Hélène Roche, "Comportements et postures" qui permet d'apprendre à décoder les attitudes de son cheval.
En vidéo, vous avez également le documentaire "Un autre regard" d'Olivier Hennegrave qui traite de la relation entre le cheval et les autres espèces (dont l'humain) qui est intéressant.

samedi 21 février 2015

Faire le lien entre théorie et pratique... de manière tout à fait fortuite! (ou When science meets application)

Durant mes quelques jours passés à la clinique, j'ai eu l'occasion de me replonger encore une fois dans le bouquin de VSV "Eduquer le poulain du sol à la selle" (dont il faut que je fasse la review si je ne l'ai pas déjà fait car c'est vraiment un excellent livre que tout éducateur devrait avoir lu au moins une fois).

Un passage a retenu mon attention. Page 173, dans la partie consacrée au "nerf de la guerre" à savoir la désensibilisation/gestion de la peur, l'auteur indique: 

"On entend souvent dire qu'il faut apprendre au cheval à gérer sa peur ou son stress mais c'est se faire une fausse idée de l'objectif. Quand la peur est forte, l'animal ne gère rien du tout. Quand elle est légère, il peut simplement continuer à obéir aux aides ou à appliquer les contrats qui lui ont été enseignés. C'est donc le cavalier qui gère... Un poulain qu'on expose régulièrement à la peur au delà du niveau d'alerte [le lecteur est renvoyé à un tableau; pour simplifier de manière extrême, le niveau d'alerte est le moment où le poulain a l'encolure haute, les pieds vissés au sol et les oreilles pointées; les stades auxquels il ne faudrait jamais accéder sont les stades de fuite, plus ou moins lente]. progressera moins vite et moins solidement que celui avec lequel on évite d'atteindre ce niveau. Il ne s'agit pas, bien au contraire, de le tenir à l'écart des nouveautés, mais de doser les choses correctement, pour qu'il prenne confiance en lui et en son éducateur. Le but n'est pas qu'il gère sa peur mais qu'il n'ait plus peur du tout!"

Pour ceux qui ne connaîtraient pas VSV, elle a mené un énorme travail autour de la gestion de la peur chez le cheval. L'ensemble de ses principes d'apprentissage tourne autour de l'idée d'avoir un cheval le plus sécuritaire donc un cheval qui n'a "pas" peur ou en tous cas qui est le plus autonome possible face à celle-ci. La gestion de la peur est donc un des objectifs premiers de l'éducateur (et non pas du cheval, comme nous l'indique VSV). Il est donc important de mettre quotidiennement le poulain en situation d'apprentissage afin de le familiariser avec toute sorte de monstres (et donc d'en faire un adulte plus courageux) mais sans pour autant le placer en situation de peur et donc d'échec. La frontière entre les deux est ténue, et on a vite fait de créer une belle frousse à un poulain en voulant simplement lui présenter une nouveauté.

Mais alors comment faire? Outre les capacités éducatives qui varient d'une personne à une autre et sur lesquelles on ne peut pas toujours agir, il nous faut trouver des "astuces", une ligne de conduite qui permette d'amener de la nouveauté sans pour autant déclencher la peur du poulain.

VSV propose une solution toute simple: le pré

"Disposer d'un pré qui mette le poulain au contact de la civilisation est un véritable atout éducatif. S'il bénéficie d'un pré de maison, par exemple, il s'accoutumera peu à peu à observer des évènements qui effraient les jeunes élevés à l'écart de la civilisation: brouettes qu'on pousse, poubelles qu'on traine, volets qui s'ouvrent, nappe qu'on secoue, linge qui sèche au vent, enfants qui jouent, chiens, chats, poules qui passent, tondeuses, motoculteur, voitures, feu de broussailles, tronçonneuse, visseuse électrique..."

Moi qui ai souvent peur de l'accident, je mets un point d'honneur à surveiller et supprimer tout ce qui peut être trop dangereux pour mes chevaux. Chez nous, il n'y a pas de rubans cassés, de fils de fer qui trainent, de clous au sol... Cependant, j'ai pris le parti de laisser en place des choses que j'aurais auparavant supprimé très rapidement par peur de l'accident. Ainsi, nous traversons régulièrement le pré en voiture alors que le chevaux sont sur la parcelle également. Nous y stockons du bois, des planches, des pierres (et même une carcasse de poussette ce dont j'ai horreur mais elle amuse follement Djinko donc...). Nous y bricolons, nos chiens/chats/poules s'y promènent...

Pas plus tard que tout à l'heure, je regardais mes chevaux évoluer devant chez moi et je me faisais la réflexion que depuis que Yoyo n'évoluait plus dans des prés "aseptisés", elle était devenue plus courageuse (bon c'est pas le top du top mais y'a du progrès). Kiki qui n'a connu que ce type de pré par contre est hyper courageux, posé et réfléchi. Tout à l'heure, donc, il s'est approché de notre tas de bois bâché et a commencé à jouer avec la bâche (son grand jeu, c'est de tirer dessus). Après l'avoir retirée du tas de bois, il l'a traînée un peu au sol puis... il est passé dessus, tout à fait naturellement! Yoyo était à côté et par imitation, elle est passée dessus aussi. Pire encore: mon Djinko, non content d'être passé dessus, s'est offert un nouveau passage en marquant l'arrêt, les quatre pieds sur la bâche! Il s'agit pourtant d'un exercice que l'on doit très souvent faire travailler à nos chevaux à la manière d'une vraie "leçon" (on a d'ailleurs travaillé ça avec Yoyo sans l'avoir acquis à 100%). On met parfois du temps à obtenir une vraie décontraction du cheval sur cet exercice et voila que grâce à plusieurs petites séances d'auto-apprentissage, mon Djinko s'est éduqué tout seul à l'exercice!

Djinko qui fait sa sieste sur la bâche

Je pense que, comme les enfants, les poulains (et les chevaux) sont capables d'apprendre par l'expérimentation autonome. Proposer une découverte plutôt que contraindre à réaliser un exercice. Mettre le cheval en situation de découverte (sans le placer en difficulté dès le début) et le laisser expérimenter ses solutions jusqu'à trouver la réponse attendue. On se retrouve alors avec des chevaux qui à mon sens gardent leur fraîcheur et leur capacité à communiquer avec l'humain, tout simplement parce qu'ils oseront beaucoup plus facilement proposer à leur tour des réponses aux difficultés rencontrées, et qu'ils seront en mesure de le faire avec calme plutôt que dans un élan de peur.

Le deuxième constat que je fais de cette expérience, c'est qu'il ne faut vraiment pas négliger la puissance des interactions sociales dans l'apprentissage équin. Là où je bloquais avec ma Yoyo (l'avoir vraiment sereine sur la bâche), le simple fait de voir un jeune moins expérimenté (et sans doute plus téméraire aussi) se montrer aussi confiant dans la réalisation de l'exercice, l'a rassurée et lui a permis de surmonter ses difficultés. On pourrait analyser cet exemple en profondeur et en tirer des conclusions sur sa relation avec moi ou avec l'humain en général mais ce serait extrêmement long. Il semble néanmoins qu'elle fasse plus facilement confiance à Kiki qu'à moi. J'essaierai de me resservir de ça dans quelques temps pour certains apprentissages.

Si le sujet vous intéresse, je ne peux que vous conseiller les trois fabuleux livres de Véronique de Saint Vaulry:
- "Quand le cheval a peur", qui traite précisément et de manière détaillée de la gestion de la peur équine;
- "Communiquer avec son cheval", véritable "Bible" de la relation cheval/humain qui permet de mieux comprendre le cheval, son fonctionnement cognitif;
- "Eduquer le poulain du sol à la selle" (qui peut très bien s'adapter à des chevaux adultes) qui donne un vrai programme d'apprentissage basé autour des concepts évoqués plus haut.

Le site de Véronique est également riche en infos (quand je vous dis que cette femme est géniale! et touche à tout en plus...): http://saint-vaulry.pagesperso-orange.fr/ 

Enfin, gardons à l'esprit que notre seul maître en la matière est et doit rester le cheval ;)